Musique, invisibilités, vulnérabilités et participation politique
19 et 20 octobre 2026
Maison des Sciences humaines et environnementales, Besançon
Échéance des propositions : 30 juin 2026
Organisée par : Justine SIMON
Contenu de l’appel
Le projet « LaSiDo : La Politique en Musique » s’attache à comprendre comment la musique, dans ses formes contemporaines et participatives, façonne et révèle les rapports de pouvoir qui traversent nos sociétés. En partant du constat que les espaces médiatiques et numériques ont transformé la construction, la réception et la circulation des discours politiques, il interroge les manières dont la musique devient un moyen privilégié d’expression citoyenne, de contestation et d’affirmation identitaire. Par la circulation des chansons, des remixes et des performances musicales, les individus ne se contentent plus d’écouter : ils produisent, détournent, partagent et s’engagent.
Des artistes très populaires font de la musique un puissant outil politique pour donner voix à l’altérité et la valoriser, participant ainsi à la visibilisation des publics dominés et/ou marginalisés. Ces artistes sont aussi à l’origine de productions musicales expressivistes ou militantes. La musique devient ainsi un lieu de politique vécue, un espace sensible où se négocient inclusion, reconnaissance et pouvoir d’agir.
Le présent colloque souhaite approfondir la question de la musique envisagée comme approche sensible et politique des vulnérabilités. Qu’il s’agisse de luttes féministes, antiracistes, écologiques ou sociales, la musique donne voix à celles et ceux que le discours dominant rend invisibles et inaudibles. Elle met en scène les tensions entre expression artistique et militantisme, tout en ouvrant la possibilité d’un engagement collectif par la musique.
Il s’agira d’examiner comment les pratiques musicales contribuent à rendre audibles des expériences des publics dominés et comment elles réinventent, par le son, des formes alternatives de participation politique. Ces pratiques prennent forme dans différents dispositifs de médiatisation qui conditionnent la circulation des discours musicaux – concerts, médias, plateformes, logiques éditoriales, recommandations algorithmiques, détournements, réemplois – et contribuent à rendre la musique à dimension politique visible, partageable, discutable ou, au contraire, à en limiter sa portée.
En articulant musique, invisibilités, vulnérabilités et participation politique, ce colloque ambitionne de créer un espace de dialogue interdisciplinaire réunissant des chercheur·es à l’échelle européenne. Il s’agira d’interroger la musique non seulement comme reflet des inégalités sociales, mais comme mécanisme actif de dévoilement des invisibilités et de reconfiguration du lien social, en pensant la musique comme moyen de réinventer l’engagement collectif.
L’inscription des propositions de communication pourra se rattacher à l’un des six axes suivants :
- Axe 1. Musique, identités et genre
- Axe 2. Musique et fabrique politique des territoires
- Axe 3. Musique, propagande et discours discriminatoires
- Axe 4. Musique et activisme écologique
- Axe 5. Musique, éthique et santé
- Axe 6. Éducation aux médias, IA et technologies musicales
Axe 1. Musique, identités et genre
La relation entre identités de genre et vulnérabilité est complexe et multiforme. Dans la pensée binaire, les femmes et le féminin ont été associés à l’« autre » vulnérable, au sujet émotionnel tourné vers le care (femme soignante, mère, « nourricière »). Aujourd’hui, un débat anime le féminisme quant à la possibilité de valoriser cette vulnérabilité, naturalisée chez les femmes, et de la considérer comme une force plutôt qu’une faiblesse. Dès lors, la question se pose de savoir s’il est possible de rendre cette qualité visible, de la reformuler positivement, voire d’en faire une force musicale et de l’étendre à d’autres identités, ou si la musique constitue un champ de bataille contre cette imposition de la vulnérabilité.
À l’inverse, la vulnérabilité constitue un élément perturbateur face à la masculinité hégémonique, fondée sur le pouvoir, le contrôle et la domination (Connell, 1995). Parce qu’elle est liée aux émotions, la musique met en tension sensibilité et normes masculines (Boise, 2015). Des genres comme le rock indépendant et alternatif illustrent ces négociations (Jordán González, 2022 ; González Martínez, 2025) : la vulnérabilité peut à la fois contribuer à des masculinités « alternatives » et perpétuer l’hétéropatriarcat (Bridges, 2014).
La théorie queer, issue des luttes féministes, interroge ces dynamiques : le queer, en tant que marge, implique une vulnérabilité latente et remet en question les assignations liées à l’« autre », en croisant genre, ethnicité et classe. On l’observe notamment chez des artistes queer de reggaeton (Moro Vallina, 2024), ainsi que dans des approches analysant l’invisibilisation du féminin et des esthétiques camp (Taylor, 2012 ; Clifford-Napoleone, 2015). Enfin, la musique est un espace privilégié pour exprimer et négocier les identités de genre (McClary, 1991 ; Peraino, 2006), renforcé par les médias audiovisuels et les réseaux sociaux (Hawkins, 2015). Cet axe invite à proposer des travaux sur les liens entre musique, genre, vulnérabilité, visibilité et pouvoir, dans des perspectives féministes, queer ou critiques des normes hégémoniques.
Axe 2. Musique et fabrique politique des territoires
Cet axe propose d’interroger la manière dont la musique participe à la fabrique symbolique, sociale et politique des territoires (Stokes, 1994), en révélant de nouvelles dynamiques territoriales et relations aux lieux, aux groupes et à l’identité (Guiu, 2006). La musique peut en effet mettre en récit des expériences situées d’appartenance, de relégation, de mobilité, de mémoire ou de lutte, et faire exister dans l’espace public des lieux, voix ou vécus réduits à des représentations parfois stigmatisantes. Elle peut également être envisagée comme une pratique située qui engage des formes d’écoute, de coprésence, de corporalité et de mise en récit des lieux, notamment dans les contextes urbains (Courtois, 2023). Elle contribue ainsi à produire, rendre visibles, transformer et faire circuler des identités territoriales (Connell & Gibson, 2003).
Des scènes locales aux plateformes numériques, des performances de rue aux clips et publications en ligne, les pratiques musicales dessinent des cartographies sensibles et politiques. Elles peuvent être pensées comme des musicscapes, soit des configurations mouvantes où se croisent territoires, mobilités, médiations et circulations transnationales (Appadurai, 1996 ; Aterianus-Owanga, Djebbari & Salzbrunn, 2019). Ces configurations peuvent être multisituées, diasporiques ou affectives, en faisant exister des appartenances à distance et des communautés émotionnelles liées à la fête, à la danse ou à la performance musicale (Aterianus-Owanga, Djebbari & Salzbrunn, 2018). Elles peuvent aussi servir à revendiquer une appartenance, à contester des assignations spatiales, à mettre en mémoire des formes d’effacement ou à construire de nouveaux espaces de reconnaissance collective.
On pourra analyser les liens entre musique et auto-représentation des territoires, entre créations et discours institutionnels et médiatiques sur les marges, ainsi que les tensions entre réappropriation, patrimonialisation, stigmatisation et récupération (Lafargue de Grangeneuve, 2006). Dans cette perspective, les musiques peuvent être saisies comme des arènes où se négocient des rapports de pouvoir, des classements culturels, des circulations mondialisées et des formes de pluralité territoriale (Teixido, 2024). Une attention particulière pourra être portée aux reconfigurations induites par les dispositifs musicaux, qui déplacent les ancrages, intensifient les circulations et transforment les rapports entre territoires vécus, représentés et médiatisés (Raibaud, 2009). Il s’agira, par exemple, d’analyser comment la musique fait circuler des récits de villes, villages, régions ou communautés marginalisées, ainsi que des mémoires et des formes de résistance territoriale.
Axe 3. Musique, propagande et discours discriminatoires
Cet axe propose d’interroger les usages politiques et idéologiques de la musique et la manière dont les détournements sonores et visuels peuvent alimenter ou contester la haine.
Puissant vecteur d’affects, la musique agit sur des publics rendus vulnérables par l’exposition répétée à des contenus émotionnels, pouvant fragiliser les capacités critiques et favoriser l’adhésion à des discours simplificateurs ou haineux. Historiquement mobilisée dans des contextes idéologiques et totalitaires, elle a contribué à structurer les imaginaires collectifs et à orienter les comportements. Elle joue également un rôle dans les luttes politiques, notamment dans les contextes d’indépendance et de post-indépendance en Afrique, où coexistent chants de pouvoir et musiques dissidentes (Bertho, 2015 ; 2021 ; Onguéné Essono, 1996). L’étude de ces propagandes sonores permet d’interroger leurs fonctions sociales, leurs modes de conservation et leurs circulations (Thomas, 2020).
Parallèlement, la musique constitue un espace de contestation des discriminations et de mobilisation des publics vulnérables. Par sa capacité à susciter des émotions et à créer des formes d’identification collective, elle devient un outil de résistance et d’empowerment, notamment dans les luttes antiracistes où la musique joue un rôle central dans la mise en visibilité des discriminations subies par les personnes issues de l’immigration ou les communautés noires aux États-Unis (Traïni, 2008). À l’ère de Black Lives Matter, ces dynamiques s’inscrivent dans des « reconfigurations des luttes minoritaires » (Célestine & Martin-Breteau, 2016). Des genres comme le gospel, le rap, le folk ou le punk ont historiquement porté des luttes anticapitalistes et antidiscriminatoires, en donnant voix à des expériences marginalisées et en dénonçant les injustices (Hein, 2014).
Aujourd’hui, ces dynamiques se recomposent dans les environnements numériques. Les plateformes comme TikTok favorisent la diffusion de formes renouvelées de propagande musicale (Geboers & Pilipets, 2024). Les stratégies contemporaines reposent sur l’appropriation de codes culturels populaires via des mèmes visuels et musicaux, jouant sur l’ambiguïté et la connivence affective pour diffuser des discours discriminatoires (Bogerts & Fielitz, 2019 ; Simon, 2026a).
Axe 4. Musique et activisme écologique
Cet axe propose d’examiner les pratiques musicales engagées dans la défense de l’environnement, la dénonciation du racisme écologique et la construction d’imaginaires sonores post-capitalistes. Face aux crises contemporaines – changement climatique, érosion de la biodiversité, pollutions généralisées ou dépassement des limites planétaires – il s’agit d’interroger la manière dont la musique rend sensible le vivant, en articulant vulnérabilité humaine, vulnérabilité du vivant et dynamiques émotionnelles.
Penser la vulnérabilité de l’humain implique de reconnaître son inscription dans un ensemble d’interdépendances avec les autres êtres vivants. Cette vulnérabilité invite à considérer les solidarités écologiques, les responsabilités collectives qui façonnent notre manière d’habiter le monde. La musique, en tant qu’expérience sensible, joue ici un rôle central.
Face à l’urgence climatique, de nombreux artistes font de l’écologie un moteur de création et d’engagement. Des groupes comme Tryo ou Shaka Ponk inscrivent leur parcours dans une écologie militante. Des performances comme le livestream de Suzane sur la Mer de Glace (2020), visant à alerter sur la fonte des glaciers, illustrent l’hybridation entre création, médiatisation et engagement. D’autres, comme Pomme, adoptent une approche plus intime en explorant les liens au vivant et les contradictions des modes de vie contemporains, intégrant parfois des sons de la nature (oiseaux, vent) pour rendre le vivant audible.
Les environnements numériques jouent aujourd’hui un rôle central dans la diffusion de cet activisme écologique musical. Citoyen·nes, militant·es et influenceur·euses contribuent à la circulation de contenus où la musique capte l’attention et intensifie les affects. Certaines vidéos peuvent être lues comme des formes de contestation environnementale, documentant des atteintes au vivant et s’appuyant sur la musique pour renforcer leur portée. Ces dynamiques prolongent les travaux en communication environnementale sur les lanceurs d’alerte (Gotte, 2024), la médiatisation de l’écoresponsabilité (Mouratidou, 2024) ou les mèmes environnementaux (Botero & Siguier, 2023 ; Lippert & Wagener, 2023 ; Simon, 2026b), où émergent de nouvelles formes d’activisme écologique.
Axe 5. Musique, éthique et santé
Considérant la musique comme une pratique de soin et d’autonomie favorisant l’inclusion des publics vulnérables, l’axe « Musique, éthique et santé » invite à explorer les dimensions sociales, culturelles et politiques de la pratique musicale dans divers contextes. Croisant les perspectives sur la musique, l’invisibilité et la justice sociale (LaBelle, 2021), il vise à examiner comment les pratiques musicales rendent audibles les expériences, les identités et les récits souvent marginalisés ou réduits au silence dans l’espace public (De Nora, 2020). La musique devient alors un moyen de s’approprier un espace et d’obtenir une reconnaissance, contribuant ainsi aux débats plus larges sur la citoyenneté culturelle et la justice sociale (Higgins, 2012).
Parallèlement, ce thème encourage à repenser l’écoute comme un acte éthique et politique, mettant en avant l’attention, la responsabilité et le soin comme éléments essentiels de notre rapport au son dans des contextes marqués par les inégalités. Le colloque accueille également les contributions explorant les intersections entre musique, soin et santé, envisageant la pratique musicale comme une forme de soin relationnel ancrée dans les contextes communautaires et cliniques (Stige & Aarø, 2012). Il invite à réfléchir sur la manière dont la création musicale peut soutenir le bien-être, favoriser la guérison collective et nourrir des formes d’appartenance sonore parmi les groupes vulnérables. Ce faisant, elle soulève également des questions essentielles sur l’éthique du care dans les projets musicaux participatifs, notamment en ce qui concerne les rapports de pouvoir, le consentement et la représentation.
Enfin, ce thème aborde les questions de migration, de frontières et d’identité, en examinant comment la musique opère au-delà des frontières nationales. La conférence vise à encourager un dialogue nuancé et interdisciplinaire sur le rôle de la musique dans la construction de sociétés plus justes, inclusives et solidaires.
Axe 6. Éducation aux médias, IA et technologies musicales
Cet axe propose d’examiner comment l’éducation aux médias peut accompagner les jeunes publics dans leurs pratiques musicales numériques, en tenant compte de leur vulnérabilité sociale, culturelle et émotionnelle face aux transformations contemporaines. Il interroge les usages de la musique sur les réseaux, les logiques algorithmiques qui les structurent, ainsi que les enjeux éthiques liés aux technologies qui reposent sur l’IA.
Les adolescent·es ne constituent pas un groupe homogène : leurs compétences, leurs ressources et leurs formes d’accompagnement varient fortement selon les contextes sociaux et familiaux (Cordier, 2025). Les espaces numériques construisent un ensemble relationnel essentiel entre pairs, mais ils exposent également les jeunes à des contenus dont ils ne maîtrisent pas toujours les codes ni les intentions (boyd, 2016). Loin d’avoir réduit les inégalités, ces environnements tendent à les reproduire, voire à les accentuer, en matière d’accès à l’information, de capacités critiques et de médiations éducatives.
Les réseaux, notamment TikTok, transforment la création et la circulation musicale. Formats courts, boucles et extraits favorisent une diffusion virale fondée sur l’intensité émotionnelle et la captation de l’attention, dans une économie algorithmique de la recommandation. Et ces musiques peuvent aussi être mobilisées à des fins idéologiques, où humour et viralité masquent parfois des discours discriminatoires ciblant des publics fragilisés.
Enfin, les technologies musicales fondées sur l’IA reconfigurent la création et soulèvent des enjeux éthiques majeurs : droit d’auteur, sensibilité artistique. La possibilité de générer, détourner ou imiter des œuvres sans autorisation pose la question de la reconnaissance des artistes. Dans ce contexte, l’éducation aux médias apparaît centrale pour développer l’esprit critique, distinguer création et automatisation, et sensibiliser aux dimensions idéologiques, juridiques et éthiques des pratiques musicales numériques.
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Victor Faingnaert (27 mai 2026). Appel à communications – Musique, invisibilités, vulnérabilités et participation politique. LPCM. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16a9f